Si dans un marais…

Si dans un marais, une nuit, vous apparait, une bête noir et féroce, ne reculez pas. Foncez! Que dis-je, pénétrez l’ombre! Jetez vous entre ses mors, défiez la mort, soyez ce Maure qui, mêlé à la nuit noire, à l’encre de la Lune, jouxte la puissance de l’homme contre l’invisible. Rien n’est invincible mais seul l’Homme peut affronter la bête.

Je pensais à ces mots écrits par Panitral de Cyr, il y a si longtemps, dans un livre que j’avais trouvé dans la bibliothèque de mon arrière-grand-père alors que mon automobile vivait ses derniers soubresauts dans une courbe, tout près de St-M…

Évidemment, on ne pense à ces phrases morbides qu’en pleine nuit sans lune. J’aurais pu gager mille dollars qu’il y avait pas très loin de là un marais avec une bête terrible qui m’attendait, moi et mon bidon d’essence vide. Pourquoi ai-je quitté la route pour prendre un raccourci à travers le bois? Parce que je voyais l’affiche géante de la pétrolière au-dessus des frêles cîmes dénudées. Une énorme feuille d’érable blanche sur un fond rouge pompier, de quoi faire pâlir le petit canayen français que je suis.

On dit que rencontrer des bêtes sauvages, des monstres, des dragons ou des carcajous enragés ne fait révéler l’état de notre âme en délire, en proie aux pires aveux de ses péchés, des plus simples au plus horribles. J’en avais, comme vous, je suppose. Mais pas des tonnes. Quelques trucs pas banals, je vous l’accorde, mais rien pour écrire à son psy.

Alors quand mes pieds déjà fatigués de se battre contre le lichen glissant, le matelas inégal des feuilles mortes et les arêtes suintantes des roches saupoudrées ici et là sur mon chemin à l’aveugle, donc, quand mes petits petons ensemellés se trouvèrent submergés par la boue plus liquide que merdeuse jusqu’à l’os de mes chevilles, je ravalai mes pensées, ce qui me donna une crampe abdominale abominable (lisez tout haut ces 2 derniers mots dix fois de suite, s.v.p.)

Comme les mots du poète me semblaient alors tout autant futiles que stupides. La puissance de l’Homme! Merde! Regardez-le pisser dans son caleçon propre. Observez le courage de ce Maure de peur! Stephen King rigolait derrière ses fonds de bouteille! Et ce n’était rien, rien, vous dis-je, avant que ne se placent deux mains gluantes sur ses chevilles.

Je criai mais ce ne fut que l’écho qui tenta de me rassurer. Le râle rauque du truc qui me tirait vers le néant me donna un haut-le-coeur et je priai à haute voix pour qu’un saule ou un érable trouve assez de sève pour s’agiter une branche et frapper l’horrible chose que je ne voyais pas. Mais ce fut vain. Je demandai pardon à mon cousin Mario pour avoir mis une grenouille dans son plat de macaronis au fromage; à ma soeur pour avoir imbibé toutes ses serviettes sanitaires de sang de boeuf; à mon confesseur d’avoir inventé des relations sexuelles avec Madame Curé; à mon ex-femme de ne pas l’avoir trompé pour vrai avec sa meilleure amie; au Pape pour l’avoir abonné à une revue gaie… J’attendais patiemment que la gueule béante de ce monstre du néant ne m’avale tout doucement et que je crève sans qu’on puisse savoir ce qui m’est vraiment arrivé. Je perdis l’équilibre et échappai le bidon qui sonnait creux sur la surface peuplée de crapauds baveux. Je retrouvais l’équilibre, non sans avoir humé l’haleine brute de cette bouche que j’imaginais recouverte de dents brunes et jaunes, en multiples rangées aiguisées, prêtes à me broyer en une seule bouchée. Je me sentais comme un mini-wheats dans un sac de vomis que quelqu’un veut absolument manger en pensant que le côté givré allait en masquer le goût (désolé pour ceux qui lunchent en me lisant!)

Mais rien ne se produisit. J’arrêtai de crier et de pisser, n’ayant plus de voix ni d’urine à déverser dans ce noir total. Comme les mains ne se resserraient pas plus qu’elles ne se desserraient, je risquai les miennes sur mes chevilles pour constater que je m’étais empêtré dans un amas de branchage. Pestant contre ma stupidité, je me dégageai et retrouvai le bidon vide en tâtonnant un peu. Je pouvais toujours voir, entre les branches, la lueur du l’enseigne. J’étais dans un bel état, je dois l’avouer. Je contournai, non sans me mouiller encore un peu les talons, le marais maudit et arrivai enfin sur la surface asphaltée de la station service. J’étais seul avec le préposé qui lisait, le visage caché par une casquette défraîchie des Expos. Comme il levait la tête en m’entendant approcher, je dis, du tac au tac:

« Toi, si tu fais un commentaire, je t’arrache les yeux! »

Je n’ai pas eu le temps de tendre le bidon. Dessous la casquette, je vis la tête d’une espèce de grenouille verreuse. De sa gueule, une langue venimeuse m’aspergea de son poison. Avant de mourir, quelques mots de Panitral de Cyr surgirent dans mon esprit hurlant de terreur:

« Mais ne négligez pas la vie au-delà du marais car la folie des Hommes est parfois plus terrifiante que celle de l’ombre! »

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