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Les noces ratées

Je vous écris, Mamie, pour m’excuser. Pour vous dire combien je regrette de ne pas l’avoir assez aimée. Vous entendrez peut-être, Mamie, des choses de sa bouche, des mots qu’elle dira qui seront la vérité mais qu’elle saura, comme les financiers, vous présenter comme un bilan négatif, une erreur monumentale, une chanson d’amour trop quétaine, trop simple pour la mettre sur la compilation des meilleurs moments de sa vie. Et vous aurez amplement le droit de la croire. Mais laissez-moi vous dire, Mamie, la tromperie, le mensonge, la fatalité que fut cet amour qu’aujourd’hui je tente d’effacer de ma mémoire. Non, ne pleurez pas, Mamie. Ce n’est pas votre faute. Ni la sienne, je crois. Ces noces ratées furent comme un vomissement subit, comme une crampe de passion qui a avorté peu de temps après que se furent installés le quotidien, la frugalité de nos sens, l’insensée course contre un destin différent. Sachez qu’elle a trouvé dans les bras d’un autre (oui, encore un autre…) cet amour qu’elle a cru avoir trouvé auprès de moi. Au début, je n’y croyais pas, Mamie. Je me disais que je rêvais. Puis, sentant toute la douleur qui m’étreignait, je tentai de me convaincre que c’était elle qui rêvait et qu’elle se réveillerait. Mais elle est partie, Mamie. Partie pour toujours. Nous ne célébrerons plus l’amour tous les jours, ni même celui de nos noces. Je n’ai pas pris le temps de l’oublier, ni de l’effacer de ma vie. Elle me hante comme un fantôme mais je saurai un jour ne pas penser à tout ce mal qui remonte dans ma gorge comme un surplus de bile. Je voudrais tant me faire violence, Mamie, mais je n’ai pas ce courage. Ne m’oubliez pas dans vos prières, Mamie. Je ne prie pas, je ne prie jamais car il n’y a pas de dieu qui tienne dans cette vie qui est mienne. Mais si votre dieu peut vous aider à moins souffrir de cette perte, priez-le souvent. Et pour votre fille tout autant.

Valérian signa et scella la feuille. Il la plia, l’inséra dans une enveloppe et y apposa un timbre. Puis, il ouvrit la bouche et dévora la lettre. Il ne pleurait plus. C’était fini de toute façon.