Un trou dans les nuages

Personne n’est venu par le trou dans les nuages.

C’est moi, le premier, moi, le seul, qui ai vu ce trou. Une ouverture permanente, un vide qu’on ne voit que lorsque c’est nuageux. Quand il fait beau, on ne le voit pas, même pas moi. Je le sais, je suis resté assis sur une grosse roche l’autre jour, après le pluie. Je voyais les nuages s’éparpiller comme les mousses de pissenlit. J’ai vu la nature comme si Dieu était un peinter qui change d’idée, qui prend du bleu sur le bout de son pinceau et qui recouvre le gris d’un geste grand.

J’ai vu ce trou-là en octobre, il y a 2 ans. C’était un matin. J’étais couché sur mon grand lit, tout seul, comme d’habitude. Il y avait une drôle d’odeur dans la pièce au-dessus du garage. Une senteur de boue fraîche, comme au printemps, je dirais. J’ai entendu un grondement. Une sorte de bourdonnement de frelon mais amplifié. Je me suis levé vite, pour mettre mon pantalon de pyjama et je suis descendu, sautant les marches, le nez au vent, le frisson du réveil toujours enroulé sur moi.

Sur l’asphalte, j’ai tourné sur moi-même, les yeux fixés sur les grosses ouates grises qui se chamaillaient. En octobre, il ne passe rien. Du vent, de la pluie, des souvenirs qui me remontent dans la gorge. Des larmes, aussi. Mais je ne les montre pas. Je me les garde.

Puis, je l’ai vu, au beau milieu du ciel. Une ouverture, une espèce de vide qui m’a attiré. J’ai cru que c’était mes pupilles qui se jouaient de moi. Au réveil, des fois, je vois des lutins ou des herbes bleues. Je me frotte les yeux et ça s’en va. Mais là, ce trou-là, il est resté dans le ciel, béant et silencieux.

Monsieur Gérard est passé et m’a vu, la tête en l’air, en bas de pyjama:

« Qu’est-ce que tu regardes de même, Piépié? T’as-tu vu une apparition de la Sainte Vierge? »

Je n’ai pas répondu. Je ne réponds jamais quand on se moque de moi.

D’autres m’ont vu. J’ai essuyé des tas de bêtises. On m’a lancé des trucs. Moi, je suis resté là à attendre je ne sais quoi. Le trou ne bougeait pas comme les nuages. Trois fois, je l’ai perdu de vue. La couche de nuages s’était amincie.

Puis, j’ai entendu une voix. Ça venait d’en haut. Je me suis dit que ça ne se pouvait pas, des voix d’en haut vu que je ne crois pas à Dieu et toute la sainte chibagne. Et, les martiens, c’est encore des histoires de fous qu’imaginent les écrivains. Non, une voix du ciel, c’était impossible.

Ils m’ont dit (je ne sais pas c’est qui ce « ils ») qu’ils allaient venir me chercher bientôt. J’ai cligné des yeux puis je suis rentré parce que ça me faisait peur, un peu, et que j’avais froid.

J’ai décidé de ne rien dire à personne. Sauf à Mamée. Mamée vit seule avec deux enfants. Il y en a qui se trouvent à redire de cette merveilleuse femme qui s’occupe de ces enfants comme si c’étaient les siens. Je ne crois que c’est une sorcière, pas plus, en tout cas, que moi je ne suis fou. À elle, je peux tout dire. Mais ses enfants m’ont entendu et ils ont répété ça au village. Évidemment, personne ne voyait le trou et ça n’a pas arrangé les choses. Mais, je suis resté fidèle au poste, observant d’une étoile à l’autre, quand le temps le permettait, mon trou dans les nuages.

Mais depuis deux ans et personne n’est venu par le trou dans les nuages.

Des fois, c’est décourageant d’être le seul à savoir et que rien ne se passe.

Demain, peut-être.

N.B. Ce texte a été écrit en hommage à Michel Rivard pour sa chanson du même titre.

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