Victor et Rosaria

Madame Rupert, une grosse femme dans la soixantaine, promène son chien, Maximilou, sur la Main. Il fait beau. Le soleil est chaud en cette fin d’été. L’automne va revenir avec ses bourrasques d’air frais et ses tourbillons de feuilles mortes. Madame Rupert n’aime pas l’hiver, ne l’a jamais aimé et ne l’aimera jamais. Elle aime Maximilou, son vieux chien, son vieil ami, et rien d’autre. Elle n’aime pas la télévision, non plus que la radio et ses musiques folles sur lesquelles les jeunes filles à moitié nues se trémoussent le nombril à l’air. Elle n’aime pas les amoureux qui se pourlèchent les babines en public, qui se photographient devant un monument ou un plante exotique. Elle hait les politiciens qui se laissent flotter au gré des sondages pour s’assurer un siège en permanence. Elle déteste les éboueurs, les pêcheurs, les industriels, les hommes d’affaires, les docteurs, les architectes, bref, elle n’aime pas grand chose.

Elle aime pourtant promener son chien-chien dans le parc St-Romuald. Là, elle peut y voir, surtout l’été, des enfants qui jouent, insouciants, sans leurs parents. Elle s’assied, silencieuse et mâchonne son dentier et se rappelle le bon vieux temps. Elle se souvient quand on la connaissait sous le nom de Victor et qu’elle se rasait tous les matins. Puis, un soir d’été, Victor s’était laissé tenté par les joues roses d’une fillette et avait commis des actes pour le moins répréhensibles. Il s’était caché, laissant les policiers chercher en vain le coupable. Après deux semaines de réflexion, il avait décidé d’abandonner son travail, de s’habiller en femme et choisit le nom de Rosaria.

Elle ne touchait plus aux enfants. Elle les regardait, habitée par une vague crainte qu’on la surprenne mais maintenant, on la connaissait et on tolérait son étrange présence dans le parc. Aucune autre agression n’était venue perturber le carré de sable et les jeux, non plus que la sérénité des parents.

« Bonjour, Rosaria,  » fit une voix de jeune fille derrière elle.

Madame Rupert se retourna, lentement, sourire aux lèvres. Puis, surprise par le sourire de cette fille de 17 ou 18 ans, elle s’efforça de conserver le sien.

« Ou peut-être devrais-je dire Victor… » continua la jeune adulte en sortant un couteau.

Le soleil se teinte doucement d’orange alors qu’il se glisse entre deux édifices. Des oiseaux piaillent dans un bosquet. Le parc est désert. Madame Rupert soupire. Comme la petite fille a grandi…

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