L’abstème

Nicolas ne boit pas. Jamais. De l’eau, oui. Du lait, un peu. Mais jamais de vin ou de bière et encore moins de boisson forte comme du gin, du rye, de la vodka ou de la tequila. Il est abstème.

Sa blonde, Justine, boit comme un trou. Elle se saoule. Et boit peu d’eau. Quant au lait, elle déteste: “De la pisse de vache” s’exclame-t-elle en rotant son porto.

Nicolas lit le journal. Il zyeute la colonne des Services où une Mélissa propose un massage privé exotique et sensuel. Il essaie d’apprendre le numéro par cœur comme il avait jadis appris celui de Justine, du temps où cette dernière avait encore quelques vertus.

Le temps s’écoule lentement, s’évaporant pourtant plus rapidement que l’alcool ingurgité par sa dulcinée et il s’en mord les jointures. Il lui vient des envies de meurtre. Tuer l’ivrogne pour délivrer la princesse qui s’y terre. Mais la tuer signifie lui enlever la vie et comme on le sait tous, la vie d’une ivrogne cache tout autant celle de la princesse. Alors il préfère rêver qu’il la libère, comme ces preux chevaliers des légendes qui combattaient des dragons crachant du feu.

“Quand est-ce que tu vas me faire un bébé, mon p’tit choupinet?” grommelle Justine en essayant de tordre la bouteille vide qui tinte sur le rebord du verre tout aussi vide.

“Quand tu vas arrêter de noyer tes angoisses dans les vapeurs de la boisson.”

“J’peux pas rien y faire, c’est plus fort que moi. J’ai soif à n’en plus finir.”

Il s’imagine en train de la noyer dans un bain remplit de Pineau des Charentes. Il sourit bien malgré lui en imaginant aussi cette Mélissa du journal, massant doucement son corps enduit d’une huile d’amandes.

Il se demande pourquoi il aime encore cette femme qui n’est plus qu’une ombre floue de ce qu’elle a déjà été. Il se pose toujours la question car le matin, au réveil, hormis un mal de tête carabiné et une bouche pâteuse, Justine est toujours cette femme fragile qu’il a connue dans ce jadis embrouillé de sa mémoire.

Il se lève soudainement, posant son journal, refermant ses rêves sur cette inconnue nommée Mélissa. Il s’approche de Justine qui le dévisage, ne l’ayant jamais vu ainsi, l’œil furax.

“Regarde-moi dans les yeux et n’essaie pas de regarder ailleurs. Regarde-moi bien, là, dans le bleu du bleu de mes yeux. À trois, tu boiras ce verre d’eau comme si c’était une vodka. Tu la goûteras comme l’alcool que tu aimes tant. Tu te soûleras d’eau. Regarde-moi. Un. Cette eau sera ta boisson. Deux. Tu te sentiras ivre à son goût, à sa texture. Trois.”

Il cligne des yeux. Justine le regarde en riant. “T’es donc bien con, toi?” Elle se tape sur les cuisses. Elle attrape une bouteille de vodka pleine au quart et avale goulûment une bonne rasade. Elle rote et rit encore de plus belle.

Nicolas est découragé. Il ouvre le frigo et se sert un verre d’eau bien froide. Dès que le liquide pénètre dans sa bouche, il grimace.

“Et merde! Voilà que cette eau goûte la vodka…”

Et il trouve cela si bon. Justine, elle, avait, comme qui dirait, prévu le coup. Un litre de sa boisson préférée dans une bouteille de plastique et voilà son Nicolas tout souriant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

six + 3 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.