Le goût de la rose

Il y a cette licorne qui vit entre deux mondes et qui profite de chaque instant de rêverie des enfants, des amants ou des vieillards pour donner de l’espoir, des brillances dans les yeux et un peu de ce bonheur qui est si difficile à attraper.

Elle s’est accroché à Cédrik, ce matin, le petit Cédrik au regard fuyant et qui tremble, tout seul dans son coin. Il y a sur son visage une lourde tristesse qui a éteint ses sourires. Il ne sait pourquoi il se laisse porter dans cette mélancolie. Elle lui fait peur et il ne s’y sent pas à l’aise. Il met ses bras autour de ses épaules et serre fort pour se retrouver en lui-même et oublier la pesanteur des cieux gris.

La licorne s’est glissée tout près de lui. Il ne la voit pas encore mais il la sent. Il ne veut plus ouvrir les yeux de peur de voir ce monde d’ombres rosâtres s’effacer et être remplacé par le gris des bétons, des voitures et des visages fermés. Il voudrait pouvoir ouvrir des ailes qu’il n’a pas et s’envoler vers le bleu du ciel qu’on a froissé par des mots dans son esprit torturé. C’est que ce matin, une voix lui a dit qu’il ne pourrait plus sentir la rose qu’il venait voir tout les matins dans cet immense jardin où jadis, il croyait être roi et maître. Voilà plus d’un an qu’il venait là, devant cette rose et qu’il lui chantait doucement des mots que lui seul connaissait. Il humait son délicat parfum et s’en ennivrait en silence. Puis, bien que jamais tout à fait repu, il s’en retournait vaquer à ses occupations avec dans la tête l’espoir de la retrouver un autre matin et revivre ces précieux moments.

Ce matin, il est arrivé devant la porte du jardin et elle demeura close malgré son insistance à la pousser, la frapper. Il a contourné le périmètre pour tenter d’y trouver une autre entrée mais en vain. La rose se trouvait maintenant enfermée dans ce grand jardin, seule, comme autrefois. À genoux devant les portes glacées, il a pleuré longuement sans se soucier des gens qui passaient et qui l’interrogeait.

« Partez, » leur disait-il. « Laissez-moi ma peine. Ne me l’enlevez pas. C’est la seule chose à laquelle je tiens. »

Une fine pluie se mêlait à ses larmes et il retrouva son calme et sa sérénité en pensant qu’il pourrait revenir le lendemain. C’est alors que cette voix lui parvint et lui chochota à l’oreille:

« Ne reviens plus. Retourne à ton jardin. Ne te laisse plus emporter par celui-ci. Il ne t’appartient pas. Il ne t’appartiendra jamais. »

Ce fut comme si un rocher d’une tonne venait de rouler sur son corps. Il regarda la porte qui lui parut soudain si grande et si forte. Il posa sa main sur le bois et les ferrures tout en tentant de l’ouvrir encore une dernière fois. Rien n’y fit. Le vent froid qui le secoua violemment l’incita à trouver refuge, ici, dans cette petite cabine vitrée, où il se retrouve maintenant, à pleurer en silence.

La licorne, d’une blancheur irradiante, se penche sur le corps presqu’inerte de Cédrik. Cette fois, l’homme lève les yeux vers cette beauté qui s’immisce maintenant dans sa vie.

« Que me veux-tu? Va ton chemin. Je meurs. »

La bête souffle sur le visage pour sécher les larmes qui créent de larges déchirures de bonheur sur son visage.

« Pourquoi fais-tu cela? Ne chasse pas mes larmes. Je veux me noyer dans ce chagrin. »

La licorne l’observe. Elle ne connait pas le langage des humains mais entend tous les signaux que transmet cet être désespéré. Il pousse l’épaule de son museau tout en se penchant.

« Que veux-tu de moi? Que je monte sur ton dos? Et pour aller où? »

Il se lève sans attendre que l’animal ne lui réponde. Il passe une jambe par-dessus le dos et s’installe comme s’il a toujours fait cela.

« Allons-y, qu’on en finisse, que je retourne à ma peine. »

La licorne se déplace doucement ce qui rend Cédrik nerveux et impatient. Ils vont ainsi vers le talus derrière la cabine et la bête monte sur l’herbe mouillée. Au sommet, tout à coup, Cédrik voit maintenant tout le jardin et découvre que sa rose n’y est plus. Loin de le désespérer, cette révélation le sublime.

« Mais, est-ce à dire que je doive maintenant la retrouver? Pourquoi ne m’a-t-on rien dit? »
La licorne tourne sa tête et regarde l’amoureux transis et l’invite maintenant à descendre. Dans le ciel qui n’en finissait plus de faire tomber de lourdes gouttes de pluie se défont quelques nuages pour laisser une tache bleue se démarquer dans la grisaille. Quelque part sur l’horizon monochrome, un rayon de soleil court et dessine des arc-en-ciel sur un paysage renaissant.

« Voilà le chemin de ma rose. Je le suivrai sans en demander plus. Quand le moment viendra de la retrouver, je serai l’homme le plus comblé de cet univers. Merci, petite licorne. »

Mais la licorne a disparu. Elle est maintenant auprès d’une autre personne qui cherche à se retrouver un peu de bonheur. Et toi, petit être, l’as-tu déjà rencontrée?

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