Le jugement premier

Un jour, Severius perdit tous ses moutons dans un terrible glissement de terrain. Son visage se couvrit de crevasses d’inquiétudes et ses cheveux tournèrent au gris sous le poids des tourments. Il décida que la vie était injuste et plutôt que de maudire les dieux, il se levait tous les matins pour aller s’asseoir sur le promontoire où toutes ses bêtes paissaient autrefois. Il les pleurait en silence.

Ce matin-là, il monta la butte malgré le temps menaçant. Il glissa à quelques reprises et jura entre ses dents. Il se trouvait gros, lâche et sans cœur. Sa femme ne le regardait plus tant il irradiait de haine contre lui-même. Or, une fois sur le haut de son observatoire, la masse nuageuse l’écrasa encore plus sur le petit rocher qui usait sa culotte. Il garda les dents serrées et essaya d’imaginer les bêtes en fermant les yeux.

Au bout d’un moment, Severius entendit le bruit de sabots qui butaient contre les cailloux de la plaine. Ici, le silence des grandes étendues portent le soupir des bêtes jusqu’aux oreilles des bergers les plus distraits. Comme sur la mer calme, le capitaine des lieux voit venir la hyène ou le guépard avant qu’il ne franchisse l’orée des arbres. Il ouvrit les yeux et vit un petit homme au crâne rasé qui poussait devant lui trois ânes chargés de lourds paniers d’osier. Les bêtes peinaient à grimper la pente ardue qui menait à l’observatoire de Severius. La robe orangée du pèlerin contrastait avec le vert ondulant de la plaine. Un poète en aurait chanté la magie mais Severius fronça les sourcils car on venait troubler la quiétude de ses malheurs.

« Pardonnez moi cette impertinence, berger, dit le moine tout souriant, mais je viens vous confier ces bêtes pour me délivrer. »

« Vous délivrer? interrogea le vieil homme. De quoi donc? »

« Mais de tout ce poids, pardi ! »

Severius regarda les ânes soufflants une brume chaude de leurs naseaux excités. Il s’approcha des paniers et souleva le couvercle de l’un d’eux. Il y vit un amas de vieux parchemins enroulés, entassés pêle-mêle. Il regarda le moine qui lui fit une révérence toute souriante et lui fit signe de regarder dans les paniers de l’âne voisin. Le berger s’exécuta et y trouva aussi des parchemins mais ceux-ci semblaient plus usés que les précédents. Intrigué, Severius se plaça devant le panier d’osier du troisième âne, celui qui lui paraissait le plus fringuant et le moins affecté par cette promenade. Mais le moine arrêta son geste.

« Ne l’ouvrez pas tout de suite et écoutez-moi, fit-il en fermant les yeux. »

Severius se demandait maintenant s’il ne devait pas chasser cet homme qui se permettait de lui parler ainsi. Il n’avait besoin des conseils de personne ne s’écoutant à peine lui-même.

« Voici l’âne qui transporte mon passé, fit le moine en pointant le premier animal. Dans ces malles se trouvent inscrites chacune des paroles que j’ai dites, chacun des gestes que j’ai posés. J’y ai aussi noté mes regrets et mes oublis, les choses que j’aurais aimé faire et que je n’ai point faites. »

Severius regarda tour à tour l’âne fatigué et le moine toujours rieur.

« Et celui-ci, brave bête, porte mes espoirs, mes rêves et mes idées que je ferai demain, dans un mois ou un an. Tout y est inscrit et j’en ajoute tous les jours. »

Le petit homme fit une pause pour ajuster les pans de tissu qui tombaient de son épaule.

« Alors, chaque fois que je réalise un de mes voeux, je prends le manuscrit de cet âne et le garde contre moi un moment puis je le dépose dans le premier. Je fouille régulièrement aussi dans cet amas de pensées pour les changer de panier. Ce que je regrette d’hier devient ce que je devrais peut-être faire demain ou bien je décide d’oublier ce fantasme pour le déposer là-bas dans le passé. Mais j’ai décidé aujourd’hui de vous les laisser car je suis bien las de toutes ces choses d’hier et de demain. Je vous les offre.»

« Et cet âne? demanda Severius. »

Le moine s’approcha de la troisième bête et caressa la nuque musclée. « Celui-là, je le garde avec moi. Ouvrez le panier… »

Severius obéit et découvrit un panier vide.

« Voilà mon présent. C’est le cadeau que je me fais. Je poursuivrai mon chemin sans le poids de ces deux bêtes qui me hantent depuis si longtemps. À vous maintenant de les garder et d’en prendre bien soin. »

Le berger recula de trois pas et vit l’homme s’éloigner avec l’âne aux paniers vides. Ses yeux se remplirent de larmes lorsqu’il s’écroula sur le tapis d’herbes où les deux pauvres bêtes essayaient de brouter sans perdre l’équilibre.

Il ne vit plus qu’une petite silhouette à l’horizon lorsqu’il décida de se lever et de prendre l’un des parchemins pour le lire. Il y lut ce qui suit :

« Un jour, Severius perdit tous ses moutons dans un terrible glissement de terrain. Son visage se couvrit de crevasses d’inquiétudes et ses cheveux tournèrent au gris sous le poids des tourments. Il décida que la vie était injuste et plutôt que de maudire les dieux, il se levait tous les matins pour aller s’asseoir sur le promontoire où toutes ses bêtes paissaient autrefois. Il les pleurait en silence. »

*

Si un jour vous rencontrez une personne avec trois ânes, conseillez-lui de n’en conserver qu’un, à son choix et vous serez surpris de la décision qu’il prendra, s’il y arrive.

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