L’enfant qui crie

Dans la nuit, le silence est noir, comme toute le reste.

Puis, déchirant le voile constipé, un cri, un seul et pourtant si long qu’il en parait mille milles.

C’est le cri d’un enfant. Tout le monde sort dans la rue. On se regarde et on voudrait ne pas l’avoir entendu, comme si c’était interdit.

D’où est venu le cri? Du Nord? De l’enfer?

— Ben voyons donc, l’enfer! s’exclame madame Lafrance en tirant une autre puff de sa cigarette. C’est pas un cri normal, ça, madame, un cri de même!

— C’t’un cri d’enfant, moé j’vous l’dis. C’est le bâtard de la Paquette. C’est la Paquette qui le bat. Est folle la Paquette, dit monsieur Lafarge qui n’a plus toute sa tête.

— Voyons, Marcel, t’sais bin qu’a est morte, la Paquette. C’tait en 46, bonyieu!

Lafarge nous regarde :

— Raison de plus…

On a un frisson. Moi, je ne dis rien. Je sais qui a crié. C’est moi. J’ai peut-être 46 ans, mais j’ai eu le goût de crier comme ça dans la nuit. C’est sorti comme ça, fort et cru. J’ai mal à la gorge, c’est certain et demain, je vais m’acheter des pastilles et faker une laryngite parce que les bonnes femmes vont arrêter de s’imaginer des fantômes ou des enfants battus.

Pourquoi j’ai crié? Bin, peut-être que ça faisait trop longtemps que je le retenais, ce cri. J’étais pus capable de ravaler. Ça me faisait un gros motton dans la gorge. Comme un cancer de mots, un vomissement de frustration, je ne sais trop. Pis là, juste pour me faire du bien, j’ai crié.

Vous dire que ça m’a fait du bien, c’est la vérité vraie. Depuis que ma mère est morte, mon frère aussi puis mes deux divorces, un de mes fils qui me parle plus, j’ai du mal à faire le contact avec le positif tellement le négatif me néyait.

Là, dans ma tête, il a encore des échos de mon cri. L’enfant qui crie oublie vite. Il a crié, c’est comme un gros caca qui sortait pas pis qui sort – plop! Chez nous autres, les adultes, on serre les dents, comme si le vomis c’était rien que du liquide. Faque quand tu cries, tu cries pas vraiment. Tu fais juste un petit couic à comparer avec des flos. Tu ravales les gros motons mal digérés jusqu’au prochain problème. Y’en a qui se tire une balle dans la tête, d’autres qui boivent sans compter les fonds de bouteilles. Moi, j’ai ravalé pis ravalé. Pis c’est à soir que j’ai crié.

— Hey, Fortin, tornif, c’est-y toé qu’a crié? me demande le gros Landry.

Lui, je l’haïs en astie. C’est rien qu’un torchon rempli de graisse de patate. Il a toujours été jaloux de mes malheurs. Comme je réponds pas, il dit que ça l’aurait surpris vu que je dis jamais rien de toute façon. Le monde rit. Moi, je m’en contre-crisse. Demain, je vais commencer à toutes les tuer, les uns après les autres. Je crierai plus. Je suis devenu un grand à c’t’heure.