Marie-France Dumontellier, vénérable pilier de sa génération, âgée de 86 ans, affiche une mine toute souriante en ce matin du premier juillet. Une centaine de petites dragées colorées sont déployées sur la petite table à café héritée de sa mère. Dehors, le soleil fait son boulot, cancérigène et tout. Des filles se baladent dans la rue, plus bas, le baladeur vissé au cerveau, rouli-roulant en songeant au prochain gars qui va froisser leurs draps et leurs espérances. Ceux-ci d’ailleurs font vibrer l’asphalte au son des basses qu’on joue hautes à travers des haut-parleurs à bas prix.
Marie-France prend la jaune et la pousse sous sa langue. Elle frissonne car elle sait que ce décompte lui plaira jusqu’au bout. Elle ne prend même pas d’eau, comme dans le temps où on jouait à avaler un tas de biscuits sodas jusqu’à s’en étouffer. Dehors encore, les oiseaux se chamaillent. Madame Poitras chante Dalida dans le corridor.
C’est au tour de la première rouge de passer au fond de la gorge roucoulante de madame Dumontellier. Elle en déplace quelques-unes de son doigt tremblant. Elle pense à son fils qui vient de fêter son 60e anniversaire de naissance et s’empare de deux vertes. Elle se retient de les croquer, pour la forme. Une larme roule doucement à travers les méandres de ses rides. C’est le bonheur, toute cette tristesse nostalgique qui l’enveloppe doucement, sans ivresse. Elle se remémore des tas de choses. Son premier baiser avec le jeune Vaillancourt, dans la ruelle. La colère de son père quand il la trouva en train de fumer une cigarette sous la galerie. La naissance de sa fille, Aglaé, morte-née. Elle était si belle, malgré la teinte bleutée de son corps.Trois jaunes maintenant. Elle veut augmenter la cadence avant que ne revienne le préposé pour changer sa couche.
« On a eu du plaisir, à la plage de Bois-Des-Filions, avec le grand Paquette, avec Sofia qui a disparu en 1963. Avec monsieur Klaus, cet étrange Allemand qu’on disait ancien SS, qui sentait la naphtaline. Avec l’autre professeur, mon Dieu, quel était son nom ?… Melançon, oui, Adalbert Melançon, qui parlait latin en se touchant les parties. »
Trois rouges. « Merci mon Dieu pour cette belle vie remplie de bonheur. On a eu nos moments difficiles mais on était bien, dans ce temps-là. »
Trois brunes. Elle songe à son premier mari, mort à la guerre. Et au deuxième qui est parti avec Gisèle Deblois avec qui il a eu un enfant infirme. Il a voulu revenir mais Marie-France lui a chanté Cry me a river au moins trois fois alors qu’il s’usait les genoux sur le trottoir sous les yeux des passants. Et puis, il y a eu le beau Victor, l’Italien aux mains magiques. Deux bleues ! Deux vertes !
Le téléphone sonne. L’afficheur annonce Noëlla. Marie-France sourit parce qu’elle sait combien sa sœur est inquiète depuis quelques temps. Elle est psychologue et les psychologues sentent toujours quand ça cloche. Alors, elle doit appeler pour lui demander ce qui ne va pas. Quatre bleues ! Deux jaunes !
Une rouge ! Cette fois, Marie-France est tentée de croquer, juste pour en jouir vraiment. Mais elle sait que cela gâcherait le plaisir, le véritable aboutissement de son acte. Alors, elle la laisse fondre, puis l’avale.
Sur le cadran, les secondes s’égrènent et la grande aiguille glisse vers le bas, entamant sa longue ascension vers la fin de l’heure. Marie-France, le dos bien droit devant la table à café vide, serre les poings. Voilà que des larmes sèches perlent sur son visage presque aussi imaginaire. Elle sent l’engourdissement la prendre et la bercer.
Une porte s’ouvre. On l’appelle.
C’est Gilles, le préposé : « Madame Marie-France. Qu’est-ce que vous faites là, assise toute seule ? Venez donc en bas… Mais, qu’est-ce que c’est que ces boîtes ? Vous n’avez pas… Mon Dieu, madame Marie-France ! »
Marie-France tourne la tête, comme dans un film avec Bogart et regarde Gilles en souriant. Elle fait signe de ne pas parler.
Gilles est à genoux par terre et ramasse les boîtes de Smarties.
« Votre diabète, Marie-France, votre diabète… »
Note de l’auteur : ce texte a été publié originalement dans la revue Biscuit Chinois, Pilules, Numéro 5, 2007, p. 84–87 (Tous droits réservés © Éditions Biscuit Chinois, 2007)